D
i o n i l a
Sônia
van Dijck
"Prisonnier
de ma vie, je regarde mes compagnons.
Ils sont taciturnes mais alimentent de grandes espérances."
Carlos Drummond
de Andrade
L’horloge
du salon le tira de sa torpeur... Il se mit à compter: Une...deux...quatre...
Presque vingt-quatre heures avaient passé sans qu’il sente
le poids du temps. Sur la table, la bouteille de whisky presque vide.
Il avait commencé avec quelques bières, pour se détendre
mais la nuit peu à peu s’était rafraîchie...
Femme et enfants devaient l’attendre en ville, pour ce réveillon
du Nouvel An, chez son beau-père. Une fête de famille, avec
les meilleurs voeux et tout le reste.
Ces derniers mois, il les avait vécu avec les posseiros.
- Vous voulez un petit café? Je viens de le faire.
- Je veux bien. Et la cigarette après n’en sera que meilleure.
L’arôme du café évoque le confort, dans ce vieux
gobelet émaillé, bosselé par les pérégrinations
jusqu’à l’arrivée dans cette bicoque.
La terre est toujours si avare ou peut-être paresseuse. Le chroniqueur
avait dû oublier de parler au roi de l’effort nécessaire
pour assouplir la terre et la rendre docile? Ou peut-être parce
qu’à cette époque-là, la terre ne connaissait
pas encore la canne à sucre, cette monoculture qui l’a rendu
si amère?...Menace de sécheresse... saison des pluies...
Encore du boulot avant de récolter le manioc, le maïs ou le
haricot qui était le pain quotidien. Et maintenant, le rêve
est menacé.
Mouillés de sueur, le manioc et le maïs de Dionila pouvaient,
comme par magie, devenir communion :
- Vous prendrez bien un morceau de gâteau? Il vient de sortir du
four.
La journée avait été si dure, il lui fallait obtenir
ce pourvoi.
Comme un somnambule, il se relevait, de temps en temps, pour prendre de
la glace dans le réfrigérateur – simple paresse d’utiliser
le seau à glace... mais tout aurait déjà fondu...
c’est mieux comme ça.
Il se leva une fois encore. Vraiment difficile d’atteindre ce réfrigérateur.
Il n’aurait jamais pensé que la distance entre salle à
manger et cuisine soit si grande. Il prit de la glace et inclina la bouteille
dans le verre...
- Quelle journée de merde!
Vers six heures du matin, était arrivé l’ordre de
Madame le Juge, avec tout l’appareil policier et les machines de
destruction. Leurs cibles ne méritaient pourtant pas un tel déploiement
: une simple maison de pauvre, pour abriter l’intimité et
le rêve, mais qui ne résisterait à aucune démonstration
de force.
Juste après la déviation de la route qui conduisait vers
les anciennes terres de l’Usine Notre Dame des Merveilles, il s’était
heurté au barrage de police. Il avait argumenté à
n’en plus finir, pour essayer de passer :
- Je suis l’avocat des posseiros. J’attends le document
de pourvoi qui suspendra toute cette histoire.
- Mais c’est trop tard, Monsieur!
Encore des palabres et des palabres. Il fallait qu’il parvienne
jusqu’à Dionila, il ne savait pas bien pourquoi, mais il
fallait qu’il y aille.
- J’obéis aux ordres, Monsieur. – dit le policier en
souriant.
Le commandant de l’opération apparut alors : Que se passe-t-il?
Quel est le problème?
Longues explications et réponse habituelle :
- Je ne suis pas au courant, Monsieur, je ne fais qu’obéir
aux ordres.
Et toujours davantage d’explications. Un essai de solution :
- On va faire la chose suivante – dit le policier qui commandait
les opérations : - Quand l’officier de justice sera arrivé,
vous pourrez lui parler; mais jusque là... vous restez ici et vous
attendez.
Il décida d’allumer une cigarette.
Il y avait 120 familles, elles en étaient à leur quatrième
expulsion... Peu importe d’où... une fois après l’autre...
Comment continuer à croire que l’Etat occuperait la propriété
pour défaut de paiement des impôts? Un pourvoi avait déjà
autorisé les anciens propriétaires à réintégrer
leurs terres, malgré les impôts non payés... Madame
la Juge croyait en la tradition, en la famille et en la propriété...
Qu’allait-il pouvoir dire à tous ces gens? Des vieux, surtout,
des femmes et des enfants. Les maris étaient à São
Paulo ou dans une autre grande ville. Ouvriers du bâtiment. Certains
ne donnaient même plus de nouvelles... d’autres essayaient
d’amasser un pécule... et ils envoyaient des lettres, que
Dionila déchiffrait à grand peine, pour dire les succès,
les difficultés et l’espérance toujours renouvelée.
Et les femmes et les vieux, avec leurs pioches, soignaient cette terre
qui leur donnait de quoi vivre et qui recueillait leurs enfants, devenus
des anges, appelés par le Seigneur pour une vie meilleure et sans
crainte.
Le cauchemar organisé et ourdi à l’heure dite. Des
cris. Sauver quelques objets: marmites, vêtements, outils de travail,
petites choses et souvenirs. Des cris. Des enfants qui pleurent. Un chien
écrasé par la machine. Un autre qui échappe de justesse.
Le monde qui s’écroule dans la bouche des machines affamées
de larmes et de désespoir...
Encore une cigarette... Les machines. Dionila au milieu du chaos. Ses
deux filles, veuves de maris vivants... comme elle (peut-être une
véritable veuve...). Son petit-fils sur le bras. Les plus grands
accrochés aux jupes de leurs mères...
Dionila: soixante et quelques années à croire... Au temps
du mariage: autant que dura l’espoir, qui lui donna cinq enfants;
dont deux mangés par la terre. Le plus vieux est parti, quelques
années après son père, à quatorze ans; les
deux filles sont restées pour épouser des amours qui leur
firent des enfants, avant que l’espérance ne prenne fin et
qu’ils ne partent, à leur tour. C’est une vieille histoire,
bien connue...
Du groupe, on voyait d’abord les yeux écarquillés
des enfants et le désordre des sacs de vêtements et des objets
sauvés du désastre. Il pouvait s’approcher maintenant.
Parler d’impuissance? Ou de rêve? Un jour, alors qu’il
tenait son gobelet de café et qu’il essayait encore de lutter
contre le processus de réintégration des anciens propriétaires
dans leurs biens, il l’avait entendu dire, comme un oracle du désespoir:
- Monsieur, si on ne peut pas rester ici, j’irai en ville avec mes
filles et les enfants. Là, on pourra peut-être trouver du
travail. On sait laver et faire la cuisine; le reste, on peut apprendre.
Les gens de la pastorale arrivaient. Ils improviseraient des abris et
organiseraient un campement. En Dionila, grandissait la foi en la grande
ville.
Il mit son moteur en route et il sentit une terrible envie de cracher
sur le commandant de l’opération qui lui fit un signe en
partant... Il pensa à Madame la Juge du district. Elle était
mariée? Elle avait des enfants?
L’horloge s’ébranla pour sonner neuf coups. Il retourna
encore une fois la bouteille, mais sans glace cette fois, le réfrigérateur
était si loin.
La favela attendait déjà Dionila et les croisements de rue,
avec leurs feux tricolores, verraient bientôt ses petits-enfants...
Les bordels de la capitale accueilleraient les filles. Les maris ne recevraient
plus jamais de réponses aux lettres payées à quelque
écrivain public, dans l’une de ces gares de l’espoir.
Une nouvelle action en Justice? Recommencer encore. La journée
avait été longue. Dionila était restée gravée
dans ce dernier regard, avant de mettre la voiture en route – souvenir
du gobelet de café, du morceau de gâteau, de la voix domptée
par le désespoir...
Croire? Il pensa à sa femme et à ses enfants: comment s’était
passé ce dîner de fin d’année. Il inclina la
bouteille: bonne et heureuse année! L’horloge se remit à
sonner, la tête sur la table, le verre oublié. Par la fenêtre,
entrait le jour d’une nouvelle année...
Ecrit à partir d'un
poème de Vanderley Caixe
Traduit par Idelette Muzart-Fonseca
dos Santos
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